Il fait une chaleur diabolique dans ce foyer. Un couloir. Un bureau et demie. Une grande pièce collective. Des mômes. Des adultes. Des mômes.
Jo, Clarisse, Gisèle, Denise, Angélique, Laurent, Lohan, Redaa, Hervé, Romain…
Le numéro du département au mur, fait en grand, au briquet, noirâtre. Du rap. Hardcore. Le bruit du billard. Dehors, le bruit de la gare, les trains qui passent. Les hauts-fourneaux qui voisinent. La pluie qui se dépose en bruine. Ça flotte. Ça crachine.
Je ne verrai pas Hervé. Il est parti en taule ce matin. Dans sa chambre, tout est en plan, rien n’a bougé depuis ce matin. Depuis hier soir. Les objets l’attendent, en suspend, la boite de gel pour les cheveux encore ouverte, la vaisselle en souffrance, le sirop de menthe qui colle au verre, le DVD de C’est arrivé près de chez vous, posé à côté de sa boîte, le papier à rouler qui baille, et moi je cherche dans son armoire et sa salle de bain de quoi lui faire un sac de fringues entrant dans les critères drastiques de la liste envoyée par la prison. Faxée.
« envoie-moi un fax ! »… la classe américaine…
Au mur, Bob regarde vers un point situé légèrement au-dessus de l’horizon, et surtout au-delà du mur d’en face. Sur la petite table, les papiers du Tribunal d’instance, gribouillés, témoins d’une soirée passée. Avec des trucs griffonnés dessus.
« Laurent M’Gowane,
L’homme noir.
L’homme africain.
RDC. République du Congo. »
C’est de là que vient Laurent. De RDC. Laurent qui est lui toujours là ce soir, au foyer. Laurent qui a pris sous son aile maladroite le nouveau, Lohan, un Kurde irakien. Il est arrivé dans l’après-midi, plein de cette classe orientale évidente, que soulignent ses yeux égarés, affolés, ses gestes fébriles. Et Laurent, que j’imagine, alors que je divague en faisant le sac, assis ici à côté de Hervé, sans le masque que leur a posé l’Institution, parlant, racontant un peu sa vie au grand Hervé que tout le monde respecte, leurs gestes, fumant en scred un bédot de passage.
« L’homme noir.
L’homme africain ».
Je ne sais pas duquel sont ces mots tracés au crayon de papier, d’un trait bien appuyé. Solennel. J’y ressens comme un vaste univers de respect et de dignité. Une dignité monolithique. Mélancolique, aussi… je me trompe peut-être. En tous cas, c'est ce que je veux y voir.
Ce soir, Hervé est en taule. Là, en ce moment, comme je lui lave ses fringues, comme je lui fais son sac, comme je plie ses habits du mieux que je peux, méticuleux, maladivement méticuleux –qu’est-ce que je peux faire de plus pour lui, là, tout de suite ?-, en pensant à cette connerie de sursis qui est tombé pour une connerie négligeable, à ce gaillard qui a le respect de tous ici, adultes comme adolescents, Hervé est en taule. De l’autre côté. Je choisis pour lui, la liste à la main, ses trois t-shirts. Le Ronaldo, il l’aime. Le Sergio Tacchini, et un autre, uni, jaune. Ses cinq boxers. Y’en avait plus de propres. Son un sweat-shirt. Le blanc et noir, à petits carreaux genre racaille du Vieux-Port, ah ah ah. Je ne lui choisis pas ses cinq livres. Il n’en a pas.
Les photos du séjour au Maroc restent au mur. Hervé qui prend la pose avec des gars du coin, heureux, tout pâle, avec tous ces « vrais » Beurs d’outre Méditerranée. Là où on ne sait plus trop si le Maroc, c’est la France, ou l’inverse. Sur les deux rives d’un si petit lac, le lac à Braudel, le lac sur les rives duquel nous sommes tous, en desquelles nous repoussons ceux de l’autre rive en faisant croire que c’est une mer. Hervé sur un chameau. Hervé qui va bien. La photo d’une jeune marocaine, simplement belle, et puis d’autres, avec son frère, là-haut chez les Schpountz, des tas de bouts de lui qui s’alignent au mur.
Je m’assois sur son lit. Je regarde autour de moi. Je découvre les petits détails de sa vie encore jeune. Soupir. Pas envie de sortir. Comme si je voulais garder les lieux le temps qu’il sorte de la boîte à mort lente, et puis je vois dans l’encadrement de la porte ouverte de la salle de bain son gel, ouvert. Je me lève, et le referme, avant d’éteindre la lumière, fermer la porte. A clé. A double-tour. Comme tout ce qui a une serrure ici.
Maintenant, c’est vraiment le soir. Jo, le grand couillon qui reprend le rôle de Hervé, mais sans ses principes et son respect des autres, joue au billard avec Yousouf, un éduc. C’est ce moment vague de juste après le repas, où l’emmerdement collectif l’emporte sur l’emmerdement isolé. Gisèle se pointe. Elle sortait avec Hervé depuis deux semaines. Elle me redemande pour la dixième fois si j’ai pensé à mettre la lettre de plusieurs pages qu’elle a écrit pour Hervé dans ses affaires. Je lui confirme que oui. Je lui rappelle aussi qu’elle sera lue à la prison avant qu’Hervé ne puisse l’avoir. « J’m’en fous, tant qu’il l’a ».
Elle cherche de la compagnie, la Gisèle. Appuyée au buffet, elle fixe obstinément le lino, pendant que Yousouf ironise sur un coup particulièrement pathétique de Jo. La Gisèle, elle est sincèrement tristoune, mais elle en profiterait bien un peu aussi pour se faire plaindre et partager un peu du statut de victime, du moins dans ce foyer, de Hervé. Mais personne ne lui parle, même si elle fait tout son possible pour rendre son silence explosif. Et personne ne lui parlera. Alors elle se décide:
« C’est pas pareil que d’habitude ce soir ». Oui, elle a raison, c’est très silencieux. Anormalement.
Yousouf lui répond d’une phrase courte, avec le mot prison. Elle répond que Hervé, « c’est pas un mauvais garçon ». Mais souvent lui répond Yousouf, c’est pas les mauvais garçons, les types qui vont en prison. Savoir si c’est un bon gars, c’est pas la question. Y’a la loi. Tu vois, c’est pas la question.
Le ton distrait de Yousouf ne planque pas le fait qu’il n’est pas bien convaincu par sa démonstration.
Le portable de Jo balance Rohff et Ministère A.M.E.R.
La nuit nous envahit tous. Fin de la partie de billard. Vingt-deux heures passées de quelques minutes. Ils rejoignent leurs chambres.
La nuit commence.

1 trucs à dire:
...une belle page de silence avec des mots qui vont taper juste...
pensées
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