30 déc. 2008

Collège


Arriver en bus au collège n’était absolument pas un bonheur. Il était obligatoire de se laisser avaler de bon gré par l’établissement, sans broncher. Les pions étaient assez calmes, le matin, et surtout le mercredi.
Une petite dizaine d’élèves à tout casser occupaient la première heure de permanence, affublés, comme un tatouage, de la gommette rouge, sur la carnet de correspondance, faisant d’eux des R3. L’exécré régime 3. Celui qui t’obligeait à rester dans l’établissement de huit heures à dix-sept heures. Comme une liberté surveillée. C’est dire s’ils ne plaisantaient pas avec ça. Les régimes 3 étaient la bête noire des pions en ce qui concernait l’absentéisme. Toutes les pressions nécessaires existaient dans l’administration d’un collège pour leur faire comprendre la gravité de la fuite d’un R3. Le R3 était un damné. D’un autre côté, ils étaient tellement tout le temps présents au collège qu’ils faisaient partie des meubles et que, dans le cadre de cet horrible devoir de présence, ils développaient des liens privilégiés avec certains pions qui comme eux, et en particulier en fin de journée, avaient tendance à s’ennuyer ferme. Ryan était l’un d’eux. Grand dadet tout effilé, Ryan avait un regard noir et ombrageux, vif, un sourire insolent mais posé aux lèvres, sur un visage marqué d’épreuves. Avec une aisance dégingandée, il trimballait sa mince silhouette dans un maillot de l’OM et murmurait assez fort pour être entendu des paroles de rap qui ne lésinaient pas sur les châtiments proposés aux condés. Son faux air posé s’effondrait parfois en quelques secondes pour laisser place à une violence débridée. Il avait l’attitude de celui qui ne craint plus rien des autres, mais qui fera couler le sang pour préserver sa place et celle des siens, amis ou clients.

Ryan allait sur ses treize ans. Il dealait déjà un peu, et avait, avec ses potes, braqué deux trois voitures. Brûlé quelques scooters et ravage un abri bus pendant la récréation de novembre. 2005. Sa mère s’était déjà occupé du grand frère, aujourd’hui en prison. Son boulot de femme de ménage, les CDD reconductibles, et finalement le licenciement pendant sa première dépression. Elle avait continué les ménages au black quand les quelques mois bénis du chômage avaient cessé. Elle touchait à peine le SMIC, et avait des horaires qui faisaient que son deuxième fils lui échappait totalement. Culpabilisée par le discours sur la démission des parents. Ces parents qui laissaient sortir leurs gosses tout le temps, sans savoir ni où ils sont, ni avec qui. Elle ne voulait pas être comme ça, elle ne voulait pas que Ryan finisse lui aussi en taule. Réadmise au chômage après un passage dans une boîte de nettoyage qui l’avait licenciée au bout de six mois, une chance, en un sens, elle avait refusé plusieurs propositions de l’ANPE. Le dernier boulot qu’on lui avançait était chez Alstom, à Metz, sur les chaînes de bobinage. La « conseillère » avait bien tenté de lui vendre le truc, mais sans succès. Elle était responsabilisée. Parents irresponsables… « voyons, avait-elle calculé… vingt-cinq minutes de bus de Malzéville à la gare de Nancy, puis dix minutes d’attente avant le TER qui met ensuite quarante-cinq minutes jusqu’à la gare de Metz, puis dix minutes à attendre le bus qui mettrait encore trente-cinq minutes à arriver à l’usine. Un peu plus de deux heures. Soit au moins quatre heures aller-retour, de chez moi à chez moi ».

C’est-à-dire là où vivait son fils. En théorie. Sur un poste à trente-cinq heures, elle était. Avec quatre heures supplémentaires par semaine, elle pourrait mettre un peu d’argent de côté. Reprenons. Lever cinq heures trente, retour maison dix-huit heures trente. Au mieux. Parce que les courses le soir, en bus, au supermarché. Bref, elle serait posée, prête à s’occuper d’elle et de Ryan vers vingt heures trente. Ryan quittait les cours à dix-sept heures. Implacable.

On lui en avait proposé d’autres, des postes de ce genre. Dans « le bassin d’emploi ». « Car être mobile est pour vous un challenge, une remise en cause, et en y parvenant, vous développerez de nouvelles compétences. C’est un cercle vertueux ».

Elle a dit non, et la réduction des allocations a été envisagée. Encore.

Elle a accepté le poste chez Alstom. Parce qu’elle avait une attitude responsable face à l’emploi. Ce qui impliquait de ne plus l’avoir envers son fils. Les factures se sont entassées avec les heures de train et de bus, le téléphone a été coupé. La viande fraîche apparaissait une fois par mois dans le frigo. Ryan s’est retrouvé en garde-à-vue. Parent irresponsable. Educateur, PJJ. Juge pour enfants. Et aussi ce type qui lui avait des gosses, un Corse adulé par Ryan, et qui s’était évadé dans la nature très vite, avec ses petites économies à elle, loin de l’immeuble, numéro 28, quatrième étage, appartement 15, dans cette cité vieillotte sise en banlieue nord de Nancy.

Un soir, elle a tout bouffé. Le petit cocktail qu’elle s’était préparé, l’armoire à pharmacie sur les genoux. Juste après le dernier moment, elle a paniqué, et appelé le SAMU. Et Ryan redoublait sa sixième.

Ce mercredi matin-là, la salle de permanence était assez tranquille. A peine entendait-on Ryan draguer non sans succès Mathilde, à peine entendait-on les exclamations étouffées de John et Arthur devant un magazine de tunning. Devant, Ana et Emilie dessinaient et découpaient, et Justine, le long du mur de droite, béton brut et froid, venait de finir son français. La tribu paisible des R3, un mercredi matin. Pas de pion. Ce n’était pas nécessaire. La porte de leur bureau, qui donnait directement sur la salle, était ouverte et on les entendait rire et se raconter leur vie. Une douce odeur de café parvenait à Justine, se faufilant du seuil le long du mur, puis louvoyant entre les chaises, glissant et s’entortillant le long des pieds de sa table, rampant sur ses cahiers et venant chatouiller son nez. Elle détestait bien entendu le café, mais aimait cette odeur qui lui évoquait la silhouette de son père dans la cuisine, tôt, le samedi matin, par la porte entrouverte, alors qu’elle somnolait en attendant qu’il parte travailler, que le glou glou de la cafetière cesse… et qu’elle se rendorme après qu’il lui eut posé un baiser sur le front juste après s’être chaussé. Il sentait le cirage.

Elle regrettait cette époque, et le petit appartement qu’ils habitaient alors, avant que ses parents, et surtout son père, ne devienne un étranger gentil, mais étranger.

Eric entra dans la salle. Un des pions. Petit, bonne frimousse, toujours un pull rouge sur le dos, pas psychologue pour deux sous, sujet de la haine amusée de Ryan qui aimait beaucoup le pousser à bout, ce qu’il faisait avec maestria. Le temps qu’il arrive au bureau qui trônait sur une petite estrade, Ryan, alerté, avait déjà tourné la tête vers lui. Le théâtre allait pouvoir ouvrir le rideau, encore. Eric tenait en main un paquet de feuilles, mystérieux et opaque travail administratif que les pions attaquaient en grimaçant invariablement. Du coin de l’oeil et malgré lui, il avait déjà repéré le mouvement de Ryan. Phénomènes instinctifs. Le paquet de feuilles bâilla un instant avant de toucher le bureau et Ryan, de sa voix enrouée de mâle en gestation, entama les hostilités.

« T’es mal réveillé, Eric ? »

La réciprocité de leur antagonisme n’avait pas besoin de plus pour se rallumer. Eric lui lança un regard noir, mordant bien entendu à l’hameçon, au premier lancer. Justine, qui avait aussi relevé la tête, replongea dans son agenda. Tout était joué.

« _Ryan, tu t’tais. Ton traînant, automatique, en baissant la tête sur ses feuilles.
_Mauvaise humeur ?
_Ryan tais-toi ! Montée du ton. Moins las.
_Eh ça va j’ai rien fait, j’te demande si ça va !
_Ryan tu te tais ! T’es pas en perm pour causer et j’ai rien à t’dire ! »

Mathilde souriant. Emilie et Ana étaient dans leur monde même s’il était évident qu’à un moment donné Emilie interviendrait pour passer le temps. Arthur glissait doucement en dehors du tunning pour passer la tête dans la longue réalité de la salle et surtout dans la brèche que Ryan venait d’ouvrir à la hache. John, jeune garçon de très bonne famille, restait en marge du phénomène, méfiant et obséquieux depuis qu’il avait échappé de peu à l’exclusion définitive.

Ryan savait que s’il insistait maintenant, Eric allait lâcher prise et l’expédier directement au bureau, le sortir de la salle mettant ainsi fin aux réjouissances. Ryan se tut et laissa quelques minutes à Eric pour récupérer et se détendre. Justine profita du répit elle aussi. Elle releva la tête. Eric se plongeait avec un air soucieux, comme si cela devait le protéger et provoquer la mansuétude de Ryan, dans ses listes énigmatiques de dizaines d’élèves, immergé sous un océan de données à traiter et à reporter dans une colonne voisine et encore vierge. Il serait à point quand Ryan relancerait les hostilités. Les portes fenêtres, au fond de la salle, renvoyaient l’écho du crépitement de la pluie qui s’était mise à tomber à seaux. L’odeur du café s’estompait et Justine frissonna. De froid, d’ennui, de silence et aussi de tristesse, qui lui tombait dessus comme ça, sans bien qu’elle sache pourquoi. Sans lassitude. Ses douze ans n’étaient point las. Mais tristes. Diffus. Vaporeux. Du poids. Du pesant. De la chape.
C’était cette pluie qui fouettait doucement les vitres, qui coulait lentement, le vert pomme ou le béton brut des murs de la salle, cette douce odeur de café en train de disparaître, qui refluait, et avec elle sa chaleur. C’était ce conflit absurde qui sourdait entre Eric et Ryan.

Ryan se leva, d’autorité. Il marcha vers Ana, traversant toute la salle. Eric intervint. Ryan le regardait bien en face.

« _Ryan, à ta place !
_Mais il faut que je demande quelque chose !
_A ta place !
_Attends, regarde, répondit Ryan, sur un ton rien moins que raisonnable. Je vais voir Ana et je lui demande un truc pas fort, ça fait pas un bruit. Mais c’est sûr qu si tu gueules dès que je bouge, bah là y’a du bruit !
_J’veux pas l’savoir ! cria Eric. Tu retournes à ta place. C’est pas toi qui décides, ici, t’es en permanence.
_Ouais, c’est ça. Narquois, qu’il était, Ryan.
_On parie ? lança Eric. On parie ? Je te colle mercredi ?
_Tu vas me coller parce que je fais pas de bruit ?
_Non parce que tu n’es pas à ta place et que tu fais pas ce que je te demande.
_P’t’être que tu me colle parce que tu sais pas quoi faire d’autre.
_Vas-y répète ?
_Non, mais avec les autres, ils ont pas besoin de crier comme ça le mercredi matin, alors pourquoi toi tu cries ?
_Ouais c’est vrai, c’est embêtant, elle était tranquille la perm avant, ajouta Emilie, sans cesser de découper la frise qu’elle entreprenait.

Ô temps suspend ton vol, comme écrivait l’autre idiot.

Justine aurait bien aimé que son père entre dans la salle et leur parle. Les fasse asseoir et qu’ils se parlent. Qu’ils arrêtent de faire semblant d’être dans un enclos à bestiaux, à chercher leur espace vital, ou quelque chose comme ça, elle aurait bien aimé que son père entre et calme le jeu comme il savait si bien faire, avant. A l’époque du café du samedi matin.

Ryan fut collé, et Cécile, une collègue d’Eric, reprit la permanence, malgré les protestations d’usage de ce dernier. Cécile habitait le quartier. Elle connaissait Ryan. Elle connaissait sa mère. Eric venait d’un autre quartier. Du centre. Il était étudiant. Cécile avait un môme. Un bac et vingt-neuf ans. Elle savait ce que c’était, le quartier. Elle n’en avait même pas conscience, elle ne savait pas en parler, mais elle savait faire.

1 trucs à dire:

ubifaciunt a dit…

waitin' for the text of the stage à la ville des plaques d'égoût....



impatiemment...