En fait, une fois comme ça, j’ai rêvé. Le rêve de la mer. A part peut-être certains jours de plomb sur la Manche, à Etretat, et encore, je n’ai jamais été aussi proche d’elle. Elle n’a jamais, avec son roulement, autant vibré dans mes os. Un rêve de spectateur, dans lequel je ne joue pas, un rêve que je regarde.
Bien installé dans le siège de mon imagination, je vois Athènes. Athènes, la vieille, la lisible, Athènes, oh, probablement au VIème siècle avant l’ère du premier fils à papa célèbre. C’est une drôle de chose, tout de même, une ville qui combine les plus mauvais péplums, mes souvenirs de cours d’histoire et d’architecture grecque, les reconstitutions qui dégueulent des bouquins à petit prix pour enseignants, Friedrich et les falaises de Normandie. Oui, oui, tout ça.
Dans la ville, y’a un môme, un môme qui porte un genre de tunique brune, avec une ceinture plus claire, crème. Il n’a pas vraiment de visage, je le vois toujours de dos, à une distance respectable. Il est là, il cavale au petit trot dans les rues animées de la ville, cris, odeurs, effervescence d’un jour normal dans les quartiers commerçants. Ce qui est plus étrange, c’est qu’à un moment, il n’est plus vraiment à Athènes mais à Corinthe, et je vois le canal et le plan incliné, ce qui est un exploit chronologique, et les navires. Et les falaises. Il y a des falaises à Corinthe ? Je n’en sais rien. C’est un rêve.
De toute façon, tout a changé. Le môme cavale toujours, il traverse des champs d’oliviers sous un soleil brûlant, et il vise l’horizon, qui, après un léger renflement, sensuel comme une lippe charnue, s’effondre soudain. La falaise. Déjà, les herbes brûlées crissant sous la plante de ses pieds nus ne parviennent plus à couvrir le grand bruit. Ce souffle, cette exhalaison, comme si une créature géante soupirait, saisie, à chaque respiration. La mer. Ce bruit, c’est celui d’Etretat, dans mon rêve, le bruit obsédant des galets qui roulent, de la muraille de calcaire qui répercute. Il y a des galets à Corinthe ? Non ? Je ne sais pas non plus. Qu’est-ce que j’en ai à faire ?
Un auteur italien dont j’ai tristement oublié le nom, m’avait tellement marqué, en cours de langues, au lycée, dans cet extrait où il décrivait le bruit des cigales, en Italie du Sud, tellement obsédant qu’il pouvait rendre fou celui qui n’était pas né dedans… je pense toujours à lui, quand j’entends ces galets qui roulent, sans arrêt, depuis, et jusque. Ce son profond et sans fin, régulier, parfois explosif quand frappe la vague. Peut-être est-il comme les cigales. De la même nature.
Mais mon môme, entre-temps, dans son estuaire de la Corinthe antique, a traversé le dernier champ d’oliviers. Ne l’oublions pas. Lui aussi, il a les oreilles pleines de ce bruit immense, pleines à en exploser, et l’odeur du thym sauvage qui lui titille les narines. Il se penche. La falaise, droite, sous le soleil, explose sur sa rétine. Elle est blanche. D’un blanc, d’un calcaire parfaitement pur, si l’on était naïf, on y verrait un peu de craie champenoise. On y voit surtout, dans ma composition onirique, encore une fois la marque de la Normandie du haut, de l’Angleterre du bas. Je le vois, le môme, toujours de dos, à quatre pattes au bord du plus beau gouffre du monde. Exactement le point de vue que Friedrich nous offre de ses personnages, comme toujours perdus et insignifiants dans leur environnement, ce que j’aime par dessus-tout, au bord des falaises de Rügen… le tableau se substitue d’ailleurs peu à peu au calcaire normand, et mon môme y est campé, naturellement, et l’odeur de la mer lui monte au nez, là, d’un coup, sans l’avertir, sûrement échappée de sous un rouleau impudique. Je perçois à travers ses sens comme tout est soudain immense, vertigineux. La hauteur. La vraie hauteur physique, et puis la hauteur historique, ce plongeon dans le temps comme s’il était une mer en mouvement, qui m’amène dans la Grèce antique, et la hauteur des peintures de Friedrich, parfois mal vieillies, parfois un peu trop nationalistes, et alors ? C’est un rêve. C’est mon rêve, et il emmerde la Terre entière. Il fait son chemin. La hauteur des souvenirs ému d’Etretat, et celle du serrement de mon palpitant quand j’entendrai, même pour la millième fois, les galets rouler en Normandie, la hauteur du Cap d’Antifer, la hauteur des senteurs des oliviers dans cette Grèce où ma main n’a jamais mis le pied, la hauteur de l’enfance du môme de la falaise, aussi…
La hauteur du mélange, du rêve contemplatif que j’ai eu ce jour-là. Mon sang qui devenait salé, tout prenait le goût du sel, le soleil, la déflagration aveuglante du calcaire, de l’eau. La douleur de savoir, lors même qu’il défile, que ce n’est qu’un rêve.
J’attendrai toutes les nuits du monde s’il le faut. Mais je supplie ce qui se supplie pour qu’un jour, me reviennent ainsi des images de l’essence.
J’ai touché à quelque chose de fondamental, ce jour-là. Cette nuit-là. Je ne sais pas si j'en avais le droit. J'ai plongé dans quelque chose que je ne connaissais pas. Et mes sens en ont gardé l’empreinte, précieusement.
(en écoutant Midnight Oil, Arctic World et Warakurna, Shed Seven, Ocean Pie et On an island with you)
1 trucs à dire:
Putain, c'est beau (et dieu qui n'existe pas sait à quel point les récits de rêves me saoulent au plus haut point).
J'allais demander, à la lecture du magique dernier paragraphe qui se suffit à lui-même de l'autre texte, un peu plus d'éclaircissements.
Même pas besoin...
Putain, c'est vraiment beau...
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